Je ne suis pas la seule à aller au resto en solo

par Charlène Gilouppe

Temps de lecture :

5–8 minutes
Homme installé seul à une table de restaurant

Je dois avouer que je repousse l’écriture de cet article depuis quelque temps – probablement autant que la première fois où j’ai osé aller déjeuner seule au restaurant.

Pourtant, je suis convaincue que ce n’est ni triste, ni bizarre. Et je ne suis visiblement pas un cas isolé puisque nous sommes 45% à aimer aller dans un restaurant avec service pour prendre un repas en solo selon une étude Lightspeed

Alors, pourquoi est-ce encore pointé de la fourchette malgré une tendance qui semble se confirmer ? Que peuvent (bien) faire les restaurateurs pour ouvrir chaleureusement leur porte aux appétits indépendants ? 

La zone d’inconfort

Fidèle à ma séance de cinéma hebdomadaire en solitaire ou au plaisir d’un café en terrasse en pleine journée, j’ai mis du temps avant de franchir le cap d’aller seule au restaurant dans ma propre ville – alors que je n’avais aucun problème à le faire en vacances. Contradiction, quand tu nous tiens. 

Coucou, il est midi — Paris 20

Il faut dire que faire abstraction du regard des autres quand il s’agit d’aller manger solo au resto n’a rien d’inné, particulièrement dans le pays où le restaurant a été inventé et où ripailler rime avec convivialité. En faisant quelques recherches, je suis tombée sur un concept psychologique qui résume particulièrement bien la situation : le spotlight effect. Il s’agit d’un biais cognitif qui nous conforte dans l’idée que nous sommes au centre de l’attention des personnes qui nous entourent, bien plus que nous le sommes réellement. Le fait est que tout le monde se moque bien que vous soyez seul, plutôt qu’accompagné, pour déjeuner ou dîner. 

Oui, mais qu’est-ce que nous pourrions bien avoir à faire en étant seul ? Si nous n’avons personne à qui parler, nous allons nécessairement nous ennuyer. Ou être gêné par le silence, non ? 

Les vertus de la solitude 

Ah, l’ennui. Grand mal de notre époque ! Qui n’a jamais saisi son téléphone pour s’occuper en attendant un rendez-vous ? 

Pour autant, mettre son portable de côté, c’est se donner la possibilité de déconnecter du quotidien et de vivre pleinement l’expérience de son repas. Sans distraction apparente, nous avons tout le loisir de plonger dans le contenu de notre assiette : la découverte visuelle, les odeurs qui en émanent, la saveur de chaque bouchée. 

Si l’ennui vous hérisse le poil, c’est aussi une occasion toute trouvée pour s’accorder un moment rien qu’à soi. À l’heure où la santé mentale est une Grande cause nationale, vous pouvez choisir de mettre à profit cette nouvelle routine pour lire, écrire, écouter un podcast ou encore regarder les autres – oui, 43% des personnes interrogées par Lightspeed ont déclaré qu’observer les gens était leur activité favorite lorsqu’ils allaient au resto en solo.

Et puis, n’est-ce pas particulièrement alléchant d’avoir la totale liberté de personnaliser son expérience, de choisir le lieu où nous allons manger, la place à laquelle nous allons nous installer ou encore le déroulé de son repas – « Vous êtes plutôt sur entrée-plat ou plat-dessert ? », « On part sur du rouge, non ? Ah, tu préfères le blanc… » – sans avoir à négocier avec ses acolytes ? 

Un plaisir solitaire loin d’être isolé 

Si de nombreux mangeurs s’accordent sur le plaisir procuré par un repas au restaurant en solitaire, les motivations de l’expérimentation sont plus partagées

Bien que la majorité choisit de le faire pour s’accorder un moment pour soi, une grande partie le fait (encore) sous une forme de contraintes lors de déplacements professionnels ou de déjeuner au travail. Pour les testeurs d’adresses en série – plus de 1 500 lieux enregistrés sur Mapstr, je plaide coupable –, aller seul au restaurant assouvit leur soif de découverte de nouveaux endroits et peut même faciliter la réservation dans les établissements plus prisés. 

Quant aux moments choisis pour voler en solo, là aussi la division règne en maître : 50% préfèrent le petit-déjeuner, 30% optent pour la pause déjeuner et 15% choisissent le dîner. Si la tendance croissante est confirmée par OpenTable – une hausse annuelle de 4% des demandes pour un couvert unique –, le service de réservation en ligne apporte sa pierre à l’édifice en identifiant le jeudi et le vendredi comme les jours les plus populaires des attablés à l’unité. 

Aux Petits Oignons — Paris 20

Symbole d’émancipation en Asie, norme confortablement installée au Japon et en Corée, l’évolution de nos modes de vie n’y est pas pour rien dans l’augmentation des repas pris seul au restaurant – horaires chargés, télétravail, transformation des structures familiales, hausse du nombre de personnes vivant seules en tête. Il n’est donc pas étonnant de voir que la tendance est particulièrement présente chez les actifs entre 18 et 49 ans. 

Le sentiment d’être bien accueilli

Parce que dire « Une table pour une personne » ne devrait pas être une insulte – comme le titre si justement Joan Reminick pour CNN –, les restaurateurs ont un rôle à jouer pour offrir un cadre propice à cette nouvelle clientèle. 

Pour les convives solitaires, l’expérience qui leur est proposée doit rester au cœur des préoccupations. En salle, accueillir une tablée réduite peut devenir un moment d’échange privilégié pour transmettre l’histoire d’un établissement et la philosophie du chef en cuisine, pour guider le client dans la compréhension de la carte, pour lui proposer de découvrir la préparation d’un cocktail au niveau du bar ou l’inviter à choisir son vin à la cave. 

Décloisonner les espaces de prise du repas permettra à chacun d’y trouver son compte : en suggérant une installation dans un coin à l’abri des regards, au niveau du comptoir, près de la cuisine ouverte, d’une fenêtre ou en terrasse, voire de l’inviter à une table partagée  pour celles et ceux qui veulent discuter avec d’autres clients. 

Enfin, il peut être intéressant d’imaginer des formules de dégustation adaptées pour découvrir la diversité de ce que la carte a à offrir, en petites quantités. 

Preuve que la tendance est loin d’être anecdotique, plusieurs sites de recommandations d’adresses mettent en avant les établissements solo-friendly : le filtre « Manger seul » sur Le Fooding recense plus de 200 résultats, Konbini fait la part belle à 10 restaurants où il fait bon de dîner en solitaire, TimeOut fait l’apologie des restos où manger seul (et kiffer)

Dans mon cher 20e arrondissement, Chéri Chérie (pour la terrasse ensoleillée en été) et Aux Petits Oignons (pour la vue sur l’extérieur) m’ont déjà convaincue. 


Si aller au restaurant avec des gens reste une partie de plaisir, la tendance – que j’espère vous voir adopter prochainement – ouvre une nouvelle voie aux restaurateurs pour séduire cette clientèle en croissance. Avant de partir, je vous glisse quelques lectures et épisodes de podcasts pour finir de vous convaincre… ou vous accompagner lors de votre prochaine sortie au resto !


Sources

— « La magie du chiffre un : l’essor de la tendance des repas en solo au resto » — Lightspeed

— « L’essor des repas en solo: comment faire de votre restaurant une destination pour les repas en solo » — Lightspeed

— « Plus d’un tiers des Français mangent parfois seuls au restaurant » — ?Neorestauration

— « OpenTable Debuts Annual Top 100 Restaurants List Alongside 2023’s Biggest Dining Trends » — OpenTable

— « 30% des gens mangent seuls… au restaurant » — Elle à Table

— Visuel de converture © Barthelemy de Mazenod — Unsplash


Accueil > Veille & tendances > Je ne suis pas la seule à aller au resto en solo